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[282] J’ai à peine besoin de faire remarquer que toutes ces expressions de douleur sont des expressions de douleur moyenne, l’expérimentateur ( que ce fût MANTEGAZZA ou moi-même) ayant reculé avec raison devant des excitations trop fortes auxquelles les sujets auraient d’ailleurs refusé de se soumettre.
Pour avoir des expressions de douleurs violentes, il faudrait photographier des femmes en couches, et, pour avoir des expressions de douleurs extrêmes, il faudrait avoir des photographies de suppliciés prises pendant le supplice.
Grâce à l’obligeance du docteur Desfosses, je puis reproduire ici des
[284] photographies de supplices qui datent de près d’un demi-siècle et qui ont été prises par un tiers sur le vif et sur le mourant (1).
On voudra bien remarquer que, sauf dans la dernière photographie où le patiente a les cheveux feutrés par la sueur de l’agonie, il les a toujours
(1) Les supplices de ce genre ont été supprimés depuis longtemps dans le pays où ces photographies ont été prises.
[285] hérissés, soit de douleur, soit de peur. L’expression est, d’autre part, tout à fait différente de celles que nous avons pu photographier dans les douleurs de moyenne intensité.
La première photographie (fig.54) a été prise avant tout supplice et la face qui exprime la peur ne témoigne pas qu’on ait administré au patient un stupéfiant.
Dans la seconde photographie (fig.55) le visage exprime une sorte de joie
[286] extatique avec la bouche entr’ouverte, les yeux mi-clos, l’œil droit légèrement révulsé, les joues remontées et la tête relevée en arrière. Dans la troisième photographie (fig.56) on a affaire à une expression bien difficile à classer où les yeux paraissent révulsés, où les lèvres s’entr’ouvrent et sont tirées en arrière dans une sorte de rictus tandis que les zygomatiques, encore excités, relèvent un peu la masse des joues. Enfin, dans la troisième photographie, c’est une expression très compréhensible de fatigue et de dépression infinie qu’on distingue sur les traits de l’infortuné qui a probablement cessé ou va cesser de souffrir (fig.57).
L’extrême souffrance aboutit donc à des expressions inclassables comme l’expression 3 ou à des expressions paradoxales, comme l’expression 2 qui semble défier toute explication. Comment, dans cette douleur inouïe, ces yeux mi-clos et ces joues qui remontent, cette tête qui se relève en arrière, cette bouche qui semble sourire ? – On ne peut faire que des hypothèses, mais il faut d’abord constater que les contractions de défense qui accompagnent les douleurs moyennes ne se produisent pas dans celles-ci et ne viennent plus modifier l’expression primitive de la souffrance. Partout ailleurs, dans les photographies, nous avions des douleurs qui se défendaient ; celle-ci ne provoque plus des réactions musculaires qui ne serviraient à rien et qui sont sans doute inhibées par l’excitation intense.
Le sujet exprime donc une douleur toute nue, et si l’expression 2 nous apparaît comme l’action épuisante du supplice, il y a encore quelques réactions toniques dans les muscles striés.
Quelle que soit d’ailleurs l’explication qu’on adopter, on devra, semble-t-il, reconnaître que, dans les douleurs extrêmes comme celles-ci, il est compréhensible que les expressions des patients ne puisse entrer dans le cadre habituelle de nos interprétations. Ces expressions semblent paradoxales parce que les réactions qui nous sont familières ne correspondent qu’à des excitations moyennes. On a ainsi, des expressions de joie d’effarement, de choc, de mort, qui ne sauraient violer les lois mécaniques de la réaction musculaire mais qui s’échappent des schémas coutumiers sous lesquels ces lois se présentent dans les conditions ordinaires de la vie.
Seule l’expression finale de dépression et d’épuisement nous ramène à une réalité connue.