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[247] LA SANCTION PENALE EN CHINE
Les lois s'humanisent de jour en jour en Occident, grâce aux « bons juges » et surtout aux progrès de notre morale, tendant vers un idéal de plus grande justice et de plus grande bonté. La Loi de sursis des peines, la Loi de pardon en gésine en sont des preuves patentes. Quel pas franchi, depuis cinquante ans seulement, dans l'application de nos sanctions pénales, et qu'il y a loin de la « paille humide des cachots » aux confortables, coquettes et hygiéniques chambrettes de la prison de Fresne!
Le code chinois, lui, s'est fort peu modifie. La Chine, figée depuis des millénaires dans un immobilisme qui fait d'elle un spécimen unique au monde de paléontologie sociale, si je puis dire, nous donne par sa législation actuelle une vague
[248] idée de ce que pouvait être la justice occidentale à l'époque médiévale.
La sévérité du code chinois est extrême. Il ne faudrait cependant pas essayer de se faire idée des pénalités de l'Empire du Milieu en prenant comme guide en la matière le jardin des supplices de Mirbeau. Avec une prodigieuse fécondité, l'artiste a su broder sur une maigre trame de réalités, les fantaisies les plus extraordinaires, à la fois horribles et attrayantes, en des pages mirifiques où le plus pur et le plus délicat lyrisme se mêle au plus affreux et au plus brutal réalisme.
Ces fleurs exhalent leurs parfums quintessenciés en des jardins de rêve, au milieu desquels une imagination délirante de fantaisie - et un tantinet névrosée - nous fait assister aux plus effroyables raffinements de la cruauté.
En Europe, nous disons assez volontiers « Les Chinois sont très cruels! » C'est possible, bien que les Célestes, en général, soient d'un caractère plutôt doux et pacifique. Leur sensibilité n'est pas aussi vive que la nôtre, leur mentalité en est totalement différente, et ce qui nous paraît monstrueux, barbare, leur semble tout au plus sévère. On se figure trop volontiers que les épouvantables tortures, dont les échos nous arrivent parfois, sont monnaie courante en matière de pénalité. C'est une erreur; ces supplices, ces
[249] tortures dont pâtissent parfois nos Missionnaires, ainsi que le fait s'est produit dans la récente insurrection des Boxeurs, ne sont que des exceptions : ce sont des manifestations de la fureur populaire. La foule déchaînée et sauvage se porte aux pires excès, qui ne sont point les expressions de la loi, pas plus en Chine que chez nous. Parce que nos pères ont commis les massacres de septembre et que certains de nos contemporains se sont livrés aux simples « Watrinades » de
Decazeville, pouvons-nous conclure que nous, Français, sommes des cruels et barbares?
Je dois reconnaître, cependant, que le code chinois est excessivement dur. Il présente un caractère très particulier, c'est que le « civil » n'y est point séparé du « criminel », comme chez nous. La moindre faute, la plus insignifiante peccadille y est tenue pour crime; aussi le code ne renferme-t-il que des lois pénales.
* * *
La base de la société chinoise est la famille. Tout le code chinois est imbu de l'idée du patriarcat, dont la piété filiale est le lien nécessaire. Toute atteinte portée à la piété filiale - l'intention même - est un crime; car ce faisant, le coupable tend à perturber l'harmonie qui existe entre le Ciel, la Terre et l'Homme, et toute
[250] action ou intention mauvaise peut troubler cette harmonie.
Le régime du patriarcat a comme conséquence légale la solidarité familiale. L'individu n'est rien; la famille est tout dans la société chinoise. La faute d'un de ses membres rejaillit sur la communauté, jusqu'à un degré très éloigné de parenté. Pour certains crimes, le parricide par exemple, la peine capitale frappe tous les parents du coupable, jusqu'à la troisième génération. Cette responsabilité est une arme puissante aux mains de la justice et rétrécit singulièrement le domaine de la liberté individuelle. Le législateur chinois s'est efforcé de tout prévoir dans le code et de ne laisser aucune faute impunie. Cependant tout n'a pu être prévu. Une certaine latitude est accordée au magistrat pour l'application de la loi. Mais quelle porte largement ouverte à l'arbitraire, que ce simple article du code : « Celui qui aura fait tout ce qu'il ne doit pas faire recevra quarante coups de bambou et, si ce fait est p1u grave, quatre-vingts. » Or, qu'est-ce qui doit ne pas être fait?
Les tribunaux, tels qu'ils sont organisés dan nos contrées, n'existent pas chez les Chinois. La justice y est rendue au premier degré par le Sous-Préfet du district; à un degré plus élevé par le Préfet ou le Grand Juge provincial. Enfin,
[251] dans les cas entraînant la peine de mort, hors les cas de rébellion, de piraterie, etc., la sentence est prononcée par l'Empereur.
L'autorité locale - Sous-Préfet ou Préfet - mandataire de l'Empereur, personnifie la puissance patriarcale publique. Elle représente aussi la justice du Ciel dont elle est l'organe sur la terre : de là l'obligation pour l'assistance du tribunal de se tenir respectueusement à genoux.
Théoriquement, la justice chinoise est gratuite et expéditive. Or, les affaires traînent en longueur, à cause du nombre d'intermédiaires qui sont nécessaires, parasites ruineux pour les pauvres diables; ce qui explique le dicton populaire « Ta cause serait encore meilleure, si tu n'as pas d'argent, n'entre pas au tribunal! »
Le Chinois est plein de vénération pour la majesté de la justice, mais n'a qu'une très médiocre estime pour les magistrats qui sont tous concussionnaires et vivent du justiciable qu'ils exploitent cyniquement.
Les juges n'ont qu'une confiance très limitée dans les témoins et les accusés. Pour savoir la vérité, ils comptent moins sur les serments que sur les effets de la question, laquelle est volontiers appliquée. On vous suspend par les pouces un pauvre diable qui s'obstine à ne rien savoir, ou bien on le fait s'agenouiller sur d'énormes chaînes, en
[252] ayant la précaution de lui charger les mollets avec une grosse pierre ou des morceaux de bois. On lui brûle les yeux avec de la chaux vive, histoire de lui rafraîchir les idées. Je ne parle que pour mémoire de nombreux procédés tels que coins, roue, d'une banalité européenne encore récente.
Un de mes amis me dit avoir vu à Nankin un appareil assez original, sorte de cotte de mailles qu'on pouvait adapter sur un bras, sur une cuisse. Par pression, la chair faisait hernie au travers des interstices des mailles : un coup de couteau nivelait toutes ces saillies cutanées, puis on recommençait sur un autre point si le patient s'obstinait dans son mutisme.
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Les Chinois - heureusement pour eux - ne connaissent pas encore cet humanitarisme vague, qu'entretiennent chez nous des politiciens arrivistes, des journalistes en quête de copie et toute une « littérature sentimentale, émolliente et niaise ». En matière de sanctions pénales, les Célestes ne font point de sentiments. Les châtiments corporels sont chez eux très en honneur… Les moyens de force sont autrement efficaces, au point de vue suggestif, pour tous les réfractaires de sac et de corde que les méthodes de théra-
[253] peutique mentale dont on nous vante sans cesse les bienfaisants effets. Allez donc essayer de faire comprendre aux bons Célestes que les châtiments corporels ont un caractère avilissant. En hommes pleins de sens, ils répondront : « Pour-quoi s'inquiéter d'avilir des individus assez dégradés pour devenir des criminels. »
Nul pays, plus que l'Angleterre, ne professe le respect de la liberté et de la dignité individuelles. Les Anglais emploient cependant les chats à neuf queues pour les apaches et se trouvent très bien de cette méthode comme prevention des récidives.
Mon excellent confrère et ami, le Docteur J. Maxwell, Avocat général à Paris, a dit avec raison : « Inhiber, intimider, tel est le véritable rôle de la peine. Pour cela, il est nécessaire qu'elle soit réellement une peine, qu'elle présente une certaine somme de souffrance évitable. Une peine qui ne serait pas désagréable cesserait d'avoir une action inhibitive. » Depuis des siècles, les Célestes sont hautement convaincus des idées que défend en France avec talent - et aussi courage - l'éminent magistrat que je viens de citer.
Pour les peines de minime importance, la sentence est appliquée séance tenante. La plus commune est le bambou, dont le nombre de coups
[254] peut varier de quatre à deux cents. Le coupable est couché à plat ventre à terre ou sur une planche, le bas du dos est mis à nu, et l'exécuteur des hautes oeuvres commence la manoeuvre du bambou. A chaque coup, le condamné pousse des cris; ceux-ci ont souvent un sens pour le bourreau, qui sait y découvrir la perspective d'alléchants pourboires, destinés à calmer la véhémence de sa flagellation. Quand le nombre de coups de bambou octroyés est considérable, la peine est subie en plusieurs séances, de deux en deux jours; à chaque séance nouvelle, on soulève la croûte - c'est l'expression consacrée - de la séance précédente.
Les femmes reçoivent également le bambou, mais non pas sur ia peau nue; la décence interpose une robe. Elles sont assez souvent condamnées à être giflées: cent, cent cinquante soufflets sont un tarif moyen. La distribution en est faite, soit avec la main, soit avec une vieille savate. Le « gifleur » du prétoire opère à deux mains. Un premier soufflet renverse à gauche la pauvre Chinoise, déjà peu stable sur ses pieds déformés. Elle semble sur le point de tomber, quand une nouvelle gifle la relève et la renverse du côte opposé et ainsi de suite pendant un certain nombre de secondes, à une vitesse croissante. La patiente oscille de tribord à bâbord : l'exécuteur
[255] paraît jongler ou jouer à la pelote avec la tête de sa victime : travail également pénible, et pour l'opérateur, et pour l'opérée.
La cangue est le procédé classique, photographié par tous les globe- trotteurs d'Extrême-Orient. Les Chinois s'accommodent très bien de ce large col de bois, même lorsqu'ils ont les mains immobilisées et que, pendant l'été, des centaines de mouches leur taquinent le visage : jamais je n'ai aussi bien compris qu'en face de ces condamnés la supériorité que donnait au Chinois sur l'Européen son absence de nerfs.
La prison n'existe pas en tant que peine. Elle n'est qu'un point de passage dans lequel l'inculpé attend le moment d'être traduit devant un tribunal ou le condamné celui de subir le châtiment. Les prisonniers ne sont pas nourris : il faut que leur famille veille à leur subsistance et leurs gardiens en profitent pour se faire de jolis petits bénéfices. Rien ne peut donner une idée de l'aspect sordide, ignoble de ces geôles. Notre compatriote d'Escayrac de Lauture, qui les a connues en tant que client, a laissé de celles de Pékin une description des plus caractéristiques.
Bambou, soufflets, cangue, sont donnés pour fautes légères, pour celles que nous qualifierions « d'affaires de simple police ».
Les affaires plus sérieuses relèvent du Préfet et
[256] du Grand Juge provincial, qui ont à leur disposition comme sanction, outre les moyens sus-énoncés, le bannissement, la condamnation à mort, dans les cas très graves et d'extrême urgence, car, en temps ordinaire, l'Empereur est le juge suprême et, seul, prononce la peine capitale.
Un magistrat, avant de condamner à mort, hésite souvent et fait une enquête sur la famille du coupable, pour savoir si ses parents sont encore en vie, s'il est l'aîné ou le cadet. La mort des siens, sa qualité d'ainé, pourront dans certains cas sauver sa tête, dans ce pays où les morts gouvernent. Lui seul a qualité, en effet, pour s'occuper, à dates fixes, des Mânes de ses ancêtres : lui disparu, ces esprits abandonnés, sans soins, iront se joindre à cette armée d'esprits errants et miserables dont la colère est cause de tant de malheur et fait encore trembler la Chine. Aussi, le magistrat, entre la sanction légale du crime et sa tranquillité personnelle, n'hésite souvent pas. Il ne s'occupe que de cette dernière. A quels malheurs ne s'exposerait-il pas en condamnant ce criminel? Que de tracas les esprits courroucés de ses parents viendraient lui susciter. En homme prudent, il acquitte.
M. Yates, dans son intéressant ouvrage, Le Culte des Ancêtres en Chine, avance même que de nombreux mandarins, malgré leur désir d'arriver aux plus hautes charges, hésitent à accepter les
[257] fonctions de Grand Juge provincial, car ils doivent prononcer la peine de mort contre les grands criminels et craignent que de nombreux esprits abandonnés, de ce chef, sans aucun culte, ne viennent un jour leur créer des « histoires ».
Le bannissement est temporaire ou définitif. Le lieu d'exil peut être fixé à quelques centaines de kilomètres ou aux extrêmes limites de l'Empire. La Mandchourie a, pendant deux siècles, été une terre d'exil.
Les anciens législateurs avaient trouvé dans les
[258] supplices un mode excellent de gouverner : de là, le marquage des condamnés au visage, l'amputation du nez, celle des pieds, la castration et enfin la peine de mort.
De ces divers procédés, cette dernière seule a persisté, avec un certain nombre de variantes.
C'est d'abord la strangulation : le coupable attaché à un poteau est étranglé par le bourreau au moyen d'une corde.
Puis vient la décollation simple : le condamné se met à genoux, le torse nu; un aide prend sa natte et la tend en fléchissant la tête. L'exécuteur marque un repère sur une vertèbre cervicale et de son coupe-coupe sépare, avec une maestria rare, la tête du tronc.
La strangulation a un caractère beaucoup moins infamant que la décapitation ; elle ne porte pas atteinte à l'intégrité du corps, chose à laquelle les condamnés tiennent beaucoup, car ils redouteraient de se présenter incomplets dans l'autre monde (1). Souvent la famille est autorisée à racheter la tête qui est mise dans le cercueil avec le tronc. Cette faveur n'est pas toujours accordée. Alors la tête, après ébouillantement, est placée dans une cage d'osier et exposée sur la place publique, pendant des semaines.
(1) Voir à ce sujet mon livre : Superstitions. Crime et Misère en Chine. 4e Edition, 1903. A. Maloine, Edit., Paris.
[259] Aussi l'Empereur donne-t-il une preuve de sa mansuétude aux grands fonctionnaires condamnés à la décollation, quand il leur envoie l'un de ces
[260] cadeaux précieux, c'est-à-dire une corde de soie pour se pendre ou une bonne dose d'opium pour s'empoisonner.
Un procédé de mort lente qui n'est plus guère employé est celui qui consiste à faire mourir de faim et de fatigue le condamné dans une cage. Celle-ci est faite de gros barreaux de bois. La partie supérieure est fermée par un couvercle, percé d'un orifice dans lequel se loge le cou du patient. C'est une sorte de cangue sur pilotis.
Les pieds du condamné reposent sur une planche séparée du fond de la cage par un certain nombre de pierres.
Pendant sept jours, le condamné, chargé de lourdes chaînes, est simplement exposé aux regards du public, aux rayons du soleil et aux taquineries des mouches.
Après une semaine, toute alimentation est supprimée, et on retire progressivement les pierres qui soulèvent la planche sur laquelle reposent les pieds; ceux-ci arrivent vite à ne plus toucher que par la pointe. Bientôt même ils ne touchent plus du tout, et le pauvre diable est suspendu dans sa cage, soutenu par son occiput et sa mâchoire inférieure, qui appuient seuls sur le couvercle. La situation devient intenable. L'amaigrissement est très rapide. Rarement le condamné peut résister plus d'une semaine à ce régime ; très souvent, la
[262] complicité des parents et des gardiens lui permet de mettre fin à ses souffrances en se suicidant avec quelques bonnes doses d'opium.
Les exécutions capitales ne se font qu'à certaines périodes, de la sixième à la douzième lune, habituellement. Toutes les condamnations ont été soumises au visa de l'Empereur par le Ministère de la Justice; exception est faite pour les rebelles, les brigands de grands chemins, qui sont exécutés tout de suite et dont les têtes, plantées au bout des piques, sont abandonnées sur les lieux où leurs crimes ont été commis.
La foule est très friande des exécutions capitales. Le milieu populaire qui se repaît de ce genre de spectacles n'est pas beaucoup plus sympathique à Pékin qu'à Paris. A Pékin il a l'avantage de se voir servir ce fin régal deux fois par an et pendant plusieurs jours de suite. Souvent vingt ou vingt-cinq individus attendent, dans les ignobles prisons de la Capitale, le commencement de la série des exécutions. Le grand jour venu, tous les condamnés sont conduits en charrette sur la place du supplice. Là, un haut fonctionnaire appelle ceux des criminels dont le nom a été marqué sur la liste fatale d'un cercle de vermillon par le pinceau de l'Empereur, pour la séance du jour. Quatre ou cinq têtes tombent. Tous les condamnés assistent à l'exécution de leurs compagnons d'infortune. Puis les
[263] survivants sont reconduits à la prison. Le lendemain, le surlendemain et les jours qui suivent, les mêmes scènes se reproduisent, jusqu'à épuisement du lot de clients pour l'exécuteur des hautes œuvres. Si l'attente de la mort est pire que la mort elle-même, quel supplice abominable serait celui des malheureux qui ne passent qu'en fin de série, si les Chinois n'étaient doués d'une forte et providentielle dose d'indifférence et de fatalisme.
Le Lynchii était le supplice réservé aux grands criminels et ce genre d'exécution était très apprécié de la foule. Un décret récent de l'impératrice douairière de Chine vient de le supprimer pour Pékin.
Le mot lynchii veut dire : « supplice par le dépècement lent » , ce que nous voyons traduit dans nombre d'ouvrages sur la Chine par : « le supplice des dix mille morceaux ».
Il était autrefois, c'est-à-dire avant l'occupation militaire de Pékin par les troupes internationales, impossible à un étranger d'assister à une exécution dans la Capitale. Les conditions sont aujourd'hui changées et un de mes camarades du Corps d'occupation a pu faire une série de photographies représentant les diverses phases du supplice, je pourrais presque dire de l'opération, car c'est de la chirurgie de boucher que fait le bourreau.
[264] Le criminel représenté sur la gravure est un Mongol qui avait assassiné un de ses Princes. Le supplice le plus sévère lui était de ce chef réservé. Pareille mort est également infligée aux femmes qui ont tué leur mari, et il y a peu de temps le lynchii fut pratiqué à Pékin sur une femme criminelle.
Le condamné est solidement attaché tout nu à un poteau. Pour les femmes on n'enlève pas les culottes pour ne pas mettre à nu les organes génitaux.
Avant d'être conduit au supplice, le criminel - s'il a des parents ou des amis s'intéressant à son sort et qui ont graissé la patte aux gardiens de sa prison - avale une bonne dose d'opium, suffisante pour produire l'obnubilation de la sensibilité.
Le bourreau procède de la façon suivante:
1° Temps. - Ablation par deux incisions demi-circulaires du sein et du muscle pectoral gauche.
2° Temps. - Idem pour le côté droit.
3° Temps. - Excision des muscles de la face antérieure de la cuisse gauche.
4° Temps. - Idem pour la cuisse droite.
5° Temps. - Excision des muscles de la face antérieure du bras gauche.
6° Temps. - Idem pour le bras droit.
Ordinairement tous ces temps ne sont pas exé-
[265] cutés du vivant du supplicié. Selon qu'il aura été plus ou moins bien payé par les parents ou les amis, le grand exécuteur prolongera ou raccourcira la durée de la torture, en enfonçant le couteau dans le coeur de son client.
La mort une fois obtenue, le dépècement du criminel se continue par la désarticulation des
[266] avant-bras, par celle des jambes et s'achève par la décollation.
Chaque fois que le bourreau vient de détacher un lambeau du corps, il le lance sur la foule des curieux qui se bouscule pour ne pas être souillée par les chairs pantelantes du supplicié.
[267] Ces exécutions attiraient une foule énorme et la pression des spectateurs désireux de ne rien perdre des phases du spectacle était telle qu'à chaque exécution il y avait régulièrement quelques personnes écrasées.
Ce lynchii aurait une variante, qu'on appellerait le supplice des couteaux. Dans un panier, l'opérateur aurait un certain nombre de couteaux. Collée sur le manche de chacun d'eux, une inscription sur papier indiquerait la région sur laquelle le
[268] couteau devrait être porté : bras, cuisse, sein, langue, coeur. Le bourreau tirerait un couteau au hasard, lirait l'inscription et agirait en conséquence.
II y aurait à ce genre de supplice des atténuations : les parents payeraient bien le bourreau,
[269] qui, d'emblée et comme par hasard, tomberait sur le couteau « coeur ».
« A tout péché miséricorde » disons-nous.
La miséricorde n'étant point vertu chinoise, notre proverbe n'est guère de mise chez les Célestes. Mais « à toute peine atténuation pécuniaire » est un principe qui a force de loi. Le riche paye plus que le pauvre; le savant plus que l'ignorant. Les sommes à débourser sont élevées déjà pour les
[270] coups de bambou; elles sont ruineuses pour les peines capitales. Cette méthode du rachat augmente les revenus des magistrats locaux qui frappent leurs justiciables des peines d'autant plus élevées qu'ils leur savent la bourse mieux garnie.
* * *
« La justice chinoise, dit avec raison F. Farjenel dans son excellent ouvrage (1), est rigoureuse ; la main du magistrat est presque toujours lourde. Même si ce magistrat est un brave homme, les châtiments qu'il dispense sont dépourvus de tout ménagement. Il n'a à aucun degré la sensibilité occidentale.
« D'ailleurs, cette rigueur est pour la justice chinoise une nécessité. Le nombre des magistrats y est fort petit, la force matérielle dont ils dispo-sent, généralement, est insignifiante. Malgré cela, le système judiciaire, si imparfait qu'il nous paraisse, réussit à faire, à peu près partout, respecter les personnes et les biens de quatre cents millions d'habitants de la Chine proprement dite. Environ vingt-cinq mille fonctionnaires y suffisent, assistant quelques milliers de magistrats.
« La Chine gagnerait, certes, à avoir de plus nombreux agents chargés de rendre la justice, à
(1) Farjnel. Le Peuple chinois. Se mœurs et ses institutions, 1 vol. in-18. Chevalier et Rivière. Paris 1904.
[271] les mieux payer, afin qu'ils n'aient pas la tentation de vendre les arrêts. Il faudra, si elle veut sortir de l'ornière où elle se trouve aujourd'hui enfoncée, qu'elle aborde cette réforme avec décision et énergie, car, lancée maintenant dans le flot agité qui emporte tous les peuples, elle ne peut plus se contenter du vieux système qui lui a suffi quand elle vivait séparée du reste du monde. »
Où est le juste milieu entre la méthode des châtiments chinois, plutôt cruelle, et notre humanitarisme pleurnichard et ridicule à l'égard des criminels, qui seront bientôt plus intéressants que leurs victimes? La crainte des gendarmes, dit le vieux proverbe, est le commencement de la sagesse. Mais quand le tricorne n'est pas craint, quel est le meilleur moyen de ramener un tas de chenapans au respect de la loi commune? Le chinois ou le nôtre, le bambou ou la prison modèle de Fresne?
J'opine pour le premier, tout en demandant des sanctions pénales plus douces que celles des Chinois. Le bambou ou le fouet me suffisent pour les récidivistes. Certes, ces procédés brutaux ne respirent pas ce doux parfum d'humanitarisme « qui berce et flatte l'esprit qui ne se donne pas la peine de réfléchir » et qui reflète en somme notre état d'indifférence, de veulerie et de lâcheté.
[272] Une femme de grand talent a pu dire avec raison : « Les sociétés rétrogradent. Elles se livrent aux éléments de désordre et de désorganisation quand la force honnête désarme - par sentimentalité ou par peur - devant la force criminelle " (1).
(1) Daniel Lesticur. Le Droit à la force.